Le témoignage de Raph
Dernière mise à jour faite le 19 mars 2008
Je crois que je n'ai jamais été quelqu'un de très féminin. En maternelle et en primaire, il n'y a jamais eu beaucoup de garçons dans les classes dans lesquelles je me suis retrouvé (1 en maternelle et 2 durant mes 5 années de primaire). Il y a cependant toujours eu des filles assez, voire très, masculines, avec qui je m'entendais très bien. En y repensant, on formait un groupe, et les autres filles un autre groupe qu'on ne comprennait pas vraiment (quand on jouait au papa et à la maman, c'étaient elles les mamans ; on était aussi les super-héros qui allaient les secourir ; on se moquait de celles qui se maquillaient ou qui avaient peur de grimper dans les arbres... tout ça en les qualifiant de « filles »). Bref, il y avait une sorte de barrière entre nous.
Je me rappelle un jour où j'avais dû surprendre une discussion entre ma mère et je ne sais qui, sur le thème de ma non-féminité. Du coup, le lendemain je me suis pointé en jupe. À l'école, on m'a demandé ce qui m'arrivait. « C'est pour faire plaisir à maman ». C'était affreux... Ce n'était pas moi. Je suis rentré me changer au bout du compte.
Par la suite (au collège), le paysage s'est masculinisé. À ce moment-là, j'ai eu du mal à être accepté par les mecs : je les mettais sans doute mal à l'aise parce que je les battais en sport (problème de fièrté mal placée de leur part...), et puis aussi parce que quand on se battait, c'est eux qui finissaient par terre. Avec les filles ça se passait relativement bien (du moins j'en avais l'impression). Plusieurs problèmes se sont pourtant posés :
- J'avais une fâcheuse tendance à tomber amoureux de la moitié de mes copines, et au collège, c'est difficile à assumer. Je n'avais d'ailleurs absolument pas mis de mots sur ce que je ressentais, mais je trouvais ça « bizarre » de ne pas dormir la nuit parce que j'étais super-excité à l'idée que la nana sur qui j'avais flashé à l'époque m'avait fait un sourire ce jour-là.
- Au collège, mes copines commençaient à se maquiller, à vouloir plaire aux mecs, à vouloir avoir de la poitrine, et pour moi, c'était complètement incompréhensible : je m'obstinais à uriner debout et à taper sur ma poitrine pour qu'elle ne pousse pas.
C'est à cette époque que j'ai commencé à en chier dans les vestiaires (« Hé, le petit mec, tu dégages de là, t'as rien à foutre avec nous ! »), et dans mes relations avec un certain nombre de conNEs (« T'oses trainer avec ça ? On sait même pas ce que c'est ! »), à me faire pousser dans l'escalier à cause de ma manière de m'habiller, et j'en passe.
Fin troisième, j'ai décidé de partir en seconde technologique. Là, 23 mecs, 2 filles, et moi. Une année catastrophique : je ne parlais quasiment qu'à un pote que je connaissais depuis la 6ème, à part ça, j'étais à la limite de l'autisme, j'ai commencé à me bourrer la gueule tous les après-midi, et à me faire quelques potes. À ce moment-là, j'essayais encore de me dire que c'était « normal » que ça ne marchait jamais avec les mecs « parce que ce n'étaient pas les bons ». C'est aussi là que plusieurs d'entre eux m'ont dit (sans que ne je leur demande leur avis, d'ailleurs...) qu'ils ne pourraient jamais sortir avec moi parce qu'ils auraient l'impression d'être pédés.
Comme mon année de seconde a été la dernière où je suis « sorti » avec des garçons, je vais faire un bref bilan de mes relations avec eux : catastrophique. Avec le recul, j'ai l'impression d'avoir fait exprès de leur en faire chier le plus possible. Il y en a qui ont vraiment fini dans un sale état. Après, j'éprouvais une sorte de jubilation, du fait qu'ils se cassaient la gueule. C'était une sorte de rapport de force (en clair : « T'as la bite que j'ai pas eue, eh ben tu vas le regretter ! »).
Après, j'ai pris conscience que ce n'était pas de leur faute si j'étais mal, et que ce n'était pas du tout la bonne solution de me venger sur eux.
Passage en première littéraire. 20 filles, 4 mecs et moi. Ici, j'ai vraiment eu une chance inouïe : je me suis retrouvé avec des gens ultra-ouverts (p.ex. au premier cours de philo de l'année, durant lequel la prof a lancé un débat « L'homosexualité est-elle innée ou acquise ? » : une fille a utilisé le terme « contre nature » et le reste de la classe s'est complètement insurgé contre l'idée d'émettre un jugement de valeur sur les pratiques sexuelles des gens).
J'avais une relation ambiguë avec une fille de la classe, qui m'a (ENFIN !) amené à me dire que j'aimais les filles. Après cette révelation, ça allait un peu mieux. Je me suis trouvé une copine. Les deux premiers mois, tout allait bien. Par la suite, c'est devenu invivable. Je suis resté presque 2 ans avec elle. Elle avait incontestablement un problème de genre et le vivait très mal, et du coup c'est sur moi que ça retombait. Elle a commencé à essayer de se féminiser et voulait m'entraîner dans son trip homo transphobe qui consistait à dire que, en se comportant comme le stéréotype qu'on associe à la lesbienne, on confortait les gens dans l'idée qu'il était normal d'être homophobe puisque les lesbiennes n'étaient pas des femmes normales. Sur la fin, c'était vraiment violent. J'ai commencé à entendre des « Si je voulais un mec, j'en prendrais un avec une bite ». J'avais fait des efforts pour me féminiser, j'allais très mal, j'avais commencé à me rendre compte, grâce à Internet, qu'il y'avait de grandes chances pour que je sois trans' ou intersexe (même si j'avais du mal à accepter cette idée), et qu'en continuant à jouer un rôle pour lequel je n'étais pas fait, j'allais droit dans le mur. J'ai fini par réussir à la quitter, même si ça a été très dur (je parlais très peu, elle hurlait beaucoup, je me bloquais et elle devenait violente).
À part l'homophobie de mon ex, j'ai été confronté à :
- D'autres élèves du lycée qui me balançaient des « sale gouine » dans les couloirs, des insultes dans la cour.
- Des filles qui ne se changeaient pas dans les vestiaires quand j'étais dans les parages.
- Une mère qui se foutait que je sois avec une fille, mais qui aurait aimé que je me planque.
- Une prof d'histoire qui m'a demandé de me montrer plus discret, parce que j'allais « choquer les secondes » (qui, objectivement, venaient nous dire qu'ils trouvaient qu'on avait du courage et que c'était mignon de nous voir ensemble), et qui, en plein cours sur mai 68, m'a demandé si je n'étais pas d'accord avec le fait que l'homosexualité était un phénomène de mode (« Non mais regardez les tous au Marais ! Ils font ça pour imiter leurs voisins ! »).
Mais aussi à des réactions très positives :
- Des potes qui réagissaient toujours avant moi quand je me faisais insulter.
- Une prof de philo qui m'a dit que c'était génial qu'il y ait des gens comme moi qui s'assument pour faire avancer les choses.
- Un père très compréhensif.
- Un frère et une sœur qui ont fait leur travail de prévention de l'homophobie autour d'eux (malgré le fait que mon frère a 6 ans de moins que moi, et avait donc 10 ou 11 ans à l'époque).
J'ai donc, en entrant en fac, changé de copine. J'étais en fac de sport à ce moment-là, et le problème des vestiaires a donc subsisté. Je ne me défendais plus, mais d'autres le faisaient à ma place.
Certains profs ont vraiment été lourds... « Vous êtes des pédés ou quoi ? », « Vous vous croyez dans un défilé de drag queens ? », « Ah, vous, vous devez faire du foot ? Non ? De la boxe. Ouais ben ça se voit ! » : les commentaires du crétin macho-homophobe de base...
J'ai ensuite changé de filière. J'ai délaissé les cours pour passer mon temps à chercher des informations sur la transidentité sur Internet. J'en parlais assez peu avec ma copine, mais ça arrivait parfois ; j'avais peur de m'avouer ce que je savais très bien, et je ne savais pas du tout comment gérer la chose, tant au niveau relationnel qu'à celui de mon rapport à moi-même.
En décembre 2006, la prof d'anglais de ma copine travaillait sur le genre et a organisé une projection de « Venus Boyz », ainsi qu'un débat avec Cornelia (membre de Support Transgenre Strasbourg). J'ai demandé si je pouvais assister à ces interventions, et elle a accepté. Cornelia a parlé de sa jeunesse, et ça m'a foutu un sacré coup dans le bide : « merde, ça ressemble pas mal à ce que je vis... ».
J'ai commencé à m'investir dans la militance LGBTI très peu de temps après.
Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé ensuite, mais j'ai commencé à assumer le fait d'avoir une identité de genre qui ne correspondait pas à mon sexe biologique, sans réellement savoir quoi faire de cette donnée. Je me définissais comme FtX (Female to rien du tout, dans mon cas).
Mon côté androgyne m'a valu des expériences variées, durant lesquelles j'ai vraiment pris conscience de l'ancrage des normes de genre dans la tête de beaucoup. Deux exemples parmi tant d'autres, où je n'ai pas pu dormir pendant 2 semaines parce que j'en avais marre d'être un allien pour les 3/4 des gens : j'étais chez le docteur et trois mecs sont entrés. On était seuls dans la salle d'attente et ils ne savaient pas ce que j'étais. Ils essayaient de voir si j'avais un soutif ou pas, si j'avais quelque chose entre les jambes. J'étais au bord des larmes, mais ils s'en foutaient, puisque de toute façon, ils avaient tranché : j'étais « un truc », « rien », « ça » ; pourquoi m'auraient-ils respecté, puisque je n'étais pas un être humain ? Le docteur a entendu, mais a fait comme si de rien n'était. Un soir, j'étais en ville avec ma copine et elle devait aller travailler avec des gens de sa classe. On s'est embrassés et elle est montée dans le tram. Là, un mec m'a chopé par la capuche, retourné, observé, et finalement relâché en disant à son pote « nan, c'est un mec, c'est pas des gouines ». Au même endroit, un autre jour, je me suis fait cracher dessus, une autre fois on m'a lancé un « Sale pédé ! ».
Au début de l'année universitaire 2007-2008, je ne sais pas comment j'en suis arrivé à la conclusion que j'étais FtM (Female to Male), que ce n'était pas la peine de me voiler la face en me disant que tout allait bien comme ça, parce que ce n'était absolument pas le cas, et que c'était plus simple pour moi d'assumer que de passer mon temps à essayer de me convaincre que je pouvais continuer comme ça.
J'ai eu du mal à en parler. Ma copine m'avait dit un jour que si j'entreprenais une transition, elle me soutiendrait mais que ça serait fini entre nous, parce que sortir avec un mec ne l'intéressait pas. Je lui ai quand-même écrit une lettre pour le lui dire, et il n'y a pas eu de problème, on est toujours ensemble et je sais qu'elle me soutiendra. Mes potes le prennent bien dans l'ensemble, même si c'est lourd pour moi que très peu d'entre eux fassent l'effort de me parler au masculin. Je n'ai perdu qu'une copine dans l'histoire : je pense que m'encombrer de gens qui me considèrent comme « contre nature » et qui pensent qu'il faut que je me fasse soigner, c'est juste une complication supplémentaire. J'en ai parlé à mon père, qui n'a pas de problème avec ça, mais pas encore avec ma mère.
J'alterne les périodes où j'ai confiance en moi, et où je me fous de ce à quoi les gens m'identifient, et celles où je ne dors pas, où je prends tout mal, mais où je ne dis rien, où j'encaisse, où je ne dors pas et ne sors pas. Je n'ai pas pleuré depuis 3 ou 4 mois alors que j'aurais besoin d'évacuer, mais je n'y arrive pas.
Je change de fac, de ville, d'environnement en septembre, et je commencerai ma transition là-bas. Cette année, ma copine était à l'autre bout de la France. La rejoindre va sûrement m'aider à surmonter les moments difficiles, et le début du traitement hormonal va être un soulagement, même si je ne m'attends pas à des miracles.
Raph, 20 ans
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